dimanche 6 décembre 2015

A quatre-vingts ans, notre avenir est derrière. Devant, il n’y a que le passé


   Michel me conduit à mon hôtel vers minuit passé, monte avec moi dans la chambre et, là il me remet un boîtier métallique fermé par un minuscule cadenas.
  - Ma mère m’a chargé de vous le remettre en main propre quelques jours avant sa mort. Si vous n’étiez pas venu, j’aurais été obligé de faire un saut à Rio.
   Je lui prends  le boîtier, contemple les vieux dessins qui se sont écaillés dessus. C’est une boite pour confiseries très anciennes, avec des gravures représentant des scènes de vie de château, des nobles dans leurs jardins, des princes charmants flirtant avec leurs belles près d’un jet d’eau ; à son poids, elle ne semble pas contenir grand-chose. […]
 Je m’assieds sur le bord du lit, le boîtier entre les mains. Quel post- d’Emilie ? Quel signe d’outre-tombe ? (…) Il faut ouvrir.  Boîte de Pandore ou boîte de musique, quelle importance ? A quatre-vingts ans, notre avenir est derrière. Devant, il n’y a que le passé.
 Je déverrouille le petit cadenas, soulève le couvercle : des lettres ! … Il n’y a que des lettres, à l’intérieur de la boîte. Des lettres jaunies par le temps et l’enfermement, certaines boursoufflées d’humidité, d’autres maladroitement lissées comme si on avait essayé de leur donner l’aspect original après les avoir froissées. Je reconnais mon écriture sur le dos des enveloppes, les timbres de mon pays… Comprends enfin pourquoi Emilie ne répondait pas à mon courrier : mes lettres n’ont jamais été ouvertes, et mes cartes de vœux non plus. […]
  Je n’arrive pas à fermer l’œil. Essaye de ne penser à rien. Etreins les oreillers, me couche sur le flanc droit, sur le flan gauche, sur le dos. Je suis malheureux. (…) Je suis aux portes de la mémoire, ces infinies bobines de rushes qui nous archivent, ces grands tiroirs obscurs où sont stockés les héros ordinaires que nous avons été. Je ferme les yeux pour mettre fin à quelque chose, arrêter une histoire mille fois convoquée et mille fois falsifiée… Nos paupières nous deviennent des portes dérobées, closes, elles nous racontent ; ouvertes, elles donnent sur nous-mêmes. Nous sommes les otages de nos souvenirs. Nos yeux ne nous appartiennent plus… Je cherche Emilie à travers le film en charpie dans ma tête ; elle n’est nulle part. Impossible de revenir au cimetière ramasser la poussière de la rose. (…) Je ne suis qu’un regard qui court, court, court à travers les blancs de l’absence et la nudité des silences…
   Que faire de ma nuit ?
   A qui me confier…
   En réalité, je ne veux rien faire de ma nuit ni me confier… Il est une vérité qui nous venge de toutes les autres ; il y a une fin en toute chose, et aucun malheur n’est éternel.
   Je prends mon courage à deux mains, ouvre le boîtier, puis la lettre. Elle est datée d’une semaine avant la mort d’Emilie. Je respire un bon coup et lis :

   «  Cher Younes,
   Je t’ai attendu le lendemain de notre rencontre à Marseille. Au même endroit. Je t’ai attendu le jour d’après et les jours qui ont suivi. Tu n’es pas revenu. Le mektoub, comme on dit chez nous. Un rien suffit à tout, à ce qui est bon et à ce qui ne l’est pas. Il faut savoir accepter. Avec le temps, on s’assagit. Je regrette tous les reproches que je t’ai faits. C’est peut-être pour ça que je n’ai pas osé ouvrir tes lettres. Il est des silences qu’il ne faut pas déranger pareils à l’eau dormante, ils apaisent notre âme.
   Pardonne-moi comme je t’ai pardonné.
   De là où je suis maintenant, auprès de Simon et de mes chers disparus, j’aurai toujours une pensée pour toi.
                                                                        Emilie. »
  
   C’est comme si d’un coup, toutes les étoiles du ciel n’en faisaient qu’une, comme si la nuit, toute la nuit, venait d’entrer dans ma chambre pour veiller sur moi. Je sais que, désormais, là où j’irai, je dormirai en paix.
                                                    

                                Yasmina Khadra, Ce que le jour doit à la nuit (428, 429, 431, 434, 435, 436)

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